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L'écriture inclusive, ou le débat sur l'exclusion des femmes

jeudi, novembre 23, 2017Common Wave

Le 22 septembre dernier Le Figaro publie un article sur l’édition chez Hatier d’un manuel scolaire à destination d’élèves de CE2. Cette simple publication est à l’origine de l’explosion d’un débat avec des réactions très virulentes sur ce qu’on appelle l’écriture inclusive. Ministre et Secrétaire d’État s’emparent de l’affaire, l’Académie Française monte au pilori, des enseignant.e.s se mobilisent. Mais à qui revient ce droit de s’exprimer sur les évolutions de la langue ?

 

 

Notre langue est marquée par le genre. Le masculin prime sur le féminin. Les mouvements d’égalité femme / homme essayent comme ils peuvent d’établir l’égalité entre les sexes. Cela passe également par la langue et son usage : de là est née l’écriture inclusive.

C’est quoi cette écriture inclusive ?


C’est une forme de communication qui refuse les stéréotypes de genre. Le langage épicène, langage neutralisant les formes genrées du français, permet d’assurer l’égalité des représentations des deux sexes dans la langue et son utilisation. Il s’appuie sur l’écriture inclusive. Pourquoi inclusive ? Parce qu’elle se construit à l’opposé de la langue française dans sa construction actuelle qui exclut. Son caractère est inclusif parce qu’il inclut tout le monde.  En effet, dans la langue française, le masculin prime sur le féminin, ce pour quoi c’est une langue excluante. Le but est d’inclure le genre féminin comme co-convention du masculin et non de neutraliser la langue française comme on pourrait le croire. Le langage inclusif promeut l’inclusion et non la neutralité car cette dernière ne remet pas en cause les présupposés historiques. Mais sous couvert d’une fausse neutralité, qui passe par la naturalisation d’une domination y compris dans la langue. De ce fait, remplacer le masculin par du neutre n’est pas inclusif mais cache juste la domination du masculin.

Un exemple afin de distinguer le langage neutre du langage inclusif. Le langage neutre dirait “Des personnes marchent vers moi” alors que le langage inclusif ”Des femmes et des hommes marchent vers moi”.

Trois principes fondateurs caractérisent le langage inclusif :
  • Accorder en genre les fonctions, grades, métiers et titres. Exemples : une ministre / un ministre – une écrivaine / un écrivain
  • Utiliser féminin et masculin, dans l’énumération par ordre alphabétique, l’utilisation du point milieu, ou le recours aux termes épicènes. Exemple : pourquoi les étudiant.e.s décident-ils d’adopter l’écriture inclusive ?
  • Ne plus employer les mots « homme » et « femme » mais des termes plus universels comme « humain ».
Exemple : Les droits de l’Humain au lieu des droit de l’Homme.

Pour le dernier point, on peut se demander si finalement ce n’est pas retomber sur une neutralité plutôt qu’une inclusion.

Le mouvement d’inclusivité dans le langage ne touche pas que le genre mais d’autres domaines où le langage exclut. Par exemple utiliser l’expression « les personnes porteuses de handicap » plutôt que « les handicapés ». Il s’agit, dans son principe général, d’inclure l’autre et non de neutraliser le langage.

Pourquoi autant en parler ?


C’est par l’école que le débat arrive, à travers l’édition d’un manuel scolaire, et ce n’est pas pour rien. Ce n’est pas à l’initiative de l’institution mais à l’initiative d’auteure(s) d’ouvrages scolaires et d’enseignant.e.s, de lycéen.nes et étudiant.e.s qui écrivent cours et ouvrages, devoirs et partiels en écriture inclusive : par exemple le collectif des « 300 féministes ». Ces enseignant.e.s ont décidé de ne plus enseigner que le masculin prime sur le féminin : avec comme principal argument : pourquoi accepter qu’une femme serait moins rémunérée qu’un homme ? Et de cela : pourquoi le masculin primerait sur le féminin peu importe le cas de figure (rémunération, dans la langue etc.…). Ce groupe d’enseignant.e.s signe une tribune sur le site Slate, le 7 novembre dernier.

La toute première réaction à noter est celle du Ministre de l’Éducation Nationale qui déclare le 16 octobre à BFM TV que l’écriture inclusive n’est « pas une bonne idée pour une question d’apprentissage : la langue française n’est déjà pas facile à apprendre donc la compliquer ne peut pas arranger les choses. Mais pour lui la cause reste bonne, l’idée derrière l’égalité femme-homme reste bonne. La solution inclusive est selon lui complexe donc non nécessaire, pas un « juste combat ».

Quelques jours plus tard, les membres de l’Académie Française se réveillent. Ils déclarent à l’unanimité, le 26 octobre dernier, que l’écriture inclusive ou plutôt “l'aberration” inclusive met la langue française en « péril mortel ». L’écriture inclusive détruirait le patrimoine écrit français et, de cela, la place de la francophonie dans le monde.

Le 9 novembre Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes prend position. Elle ne soutient absolument pas l’écriture inclusive à l’école et l’affirme dans le magazine Causeur ou à l’antenne de Matin France Culture. Elle déclare même trouver problématique la décision des enseignant.e.s d’enseigner de manière inclusive, mais elle nuance son propos en disant que c’est aux grammairien.ne.s de prendre cette décision. Parlait-elle de l’Académie Française ? Communiquer après leur communiqué n’est-ce pas les approuver d’une certaine manière ou juste se cacher derrière leur avis ?

Le 21 novembre, le Premier Ministre Édouard Philippe demande à ses ministres et à leurs collaborateur.rice.s de ne pas utiliser l’écriture inclusive dans les textes officielles.

Une forte désapprobation se fait ressentir mais tout en nuance : l’idée est bonne mais l’école n’est pas le lien. Ce n’est pas aux enseignant.e.s  de prendre cette décision d’eux.elles-mêmes, mais à l’Académie Française qui se trouve être contre. Cela est d’autant plus étonnant que c’est la Secrétaire d’État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes qui le déclare.

Une brève histoire du français, et quelques remarques linguistique


Le français n'a jamais cessé d'évoluer au fil du temps. D'ailleurs, la langue mère du français est le latin classique qui s'est déformé au fil des siècles pour donner le latin vulgaire, parlé par les soldats romains ayant conquis la Gaule au Ier siècle après JC. Ce n'est qu'au IXe siècle, que ce latin vulgaire est devenu le "proto-français" (ou roman). Cette langue s’est enrichie et modifiée par les contacts multiples avec les langues des peuples ayant conquis notre pays ou avec qui nos prédécesseurs faisaient commerce (gaulois, celtiques, francs, vikings...).
Les siècles se sont écoulés, la langue a continué à se modifier et à la fin du XIVe s on parle une langue que l’on nomme Moyen français, et au XVIe on parle le français de la Renaissance. Cette variété de français ressemble davantage à la langue que nous parlons aujourd'hui, mais nous nous heurtons souvent à des difficultés de compréhension lorsque l’on doit étudier des textes de cette époque. Nous allons le voir ensemble avec ce court extrait de Montaigne, qui, d’ailleurs, révèle les différences de prononciations de l’époque par la graphie de certains mots :

« Dernierement que je me retiray chez moy, deliberé autant que je pourroy, ne me mesler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiveté, s’entretenir soy mesmes, et s’arrester et rasseoir en soy : ce que j’esperois qu’il peut meshuy faire plus aisément, devenu avec le temps plus poisant, et plus meur. » Chapitre 8, De l’Oisiveté in Les Essais (1595) de Michel de Montaigne.

Seul l’accent québécois a conservé ces normes de prononciation que nous avons perdues en métropole.
Au XVIIe siècle enfin, est créée l'Académie Française. Le français a alors déjà un rayonnement international. Il est parlé dans de nombreuses cours d'Europe, la littérature fructifie, on a colonisé de nouvelles terres, on exporte notre langue dans le monde entier. C’est donc de cette époque que date cette démarche de figement. Les Académiciens ont pour mission de conserver et de représenter la langue française au fil du temps. Néanmoins, la norme alors établie en matière de langue était celle des élites.
Pourtant, la langue a continué d’évoluer depuis cette époque, elle a d’ailleurs subi plusieurs réformes de l’orthographe, et des évolutions dans la prononciation. Néanmoins, les références de l’Académie en termes de normes linguistiques ont très peu évolué depuis, c’est pourquoi sa légitimité est aujourd’hui questionnée.

Cette rétrospective sur les origines et l’évolution du français a aussi pour objectif de mettre en évidence la raison pour laquelle nous devons chercher une manière de féminiser la langue aujourd’hui. La langue française n’a pas toujours été exclusive. Elle a en fait subi une vague de "masculinisation" aux XVIIe et le XVIIIe siècle qui a effacé progressivement les règles qui existaient. Avant ces modifications, on accordait les adjectifs épithètes avec le genre du nom le plus proche :  

« Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières », Racine in Athalie (1691)

En ce qui concerne le lexique, les formes féminines "peintresse", "philosophesse" et "autrice" existaient et étaient utilisées, au même titre que « peintre », « philosophe » et « auteur ».

Aujourd'hui, l'enjeu est important puisque cette réforme graphique est le signe qu’une évolution et que des progrès dans la visibilité des femmes dans la société française actuelle sont en marche. La langue cherche alors de nouveaux moyens pour traduire ces avancées sociales de manière concrète en la transformant et en la faisant évoluer de manière à ce qu'elle s'adapte au mieux aux nouveaux besoins des français.e.s.

Anne-Marie Houdebine est une des premières à avoir travaillé sur la féminisation des noms de métiers dans les années 1970 et a tenu une place importante dans « le combat pour le retour du féminin sur la scène d'énonciation » dans les années 1980. Dans sa continuité, Maria Candea est une sociolinguiste qui s’intéresse aux enjeux politiques du langage. Dans un entretien publié le 08 septembre 2017 pour le site Ballast, elle est interrogée sur la position des académiciens quant à la féminisation des noms de métiers : « Au lieu d’admettre qu’en français tous les noms de métiers s’accordent avec le genre de la personne qui les exerce, l’Académie préfère légiférer au cas par cas, de manière arbitraire. Pharmacienne figure dans le dernier dictionnaire de l’Académie, mais chirurgienne n’est pas admis »

Sur le même ton, il est question de savoir quelle est la légitimité de cette institution et de comprendre pourquoi nous faisons appel à elle lorsqu’il est question de la langue : « Le problème, c’est qu’aujourd’hui on fait confiance à des institutions, à des dictionnaires, sans chercher à comprendre comment sont prises les décisions en matière de normalisation du langage. [...] Si ça te paraît important, puisqu’on dit vendeuse, qu’on dise aussi chirurgienne ou professeure, alors il faut se battre pour que cela soit accepté par tous les dictionnaires. »

« On ne peut pas avoir toutes et tous le même usage du langage mais, en même temps, le langage est forcément collectif. Plus la communauté de gens qui utilisent une langue est grande, plus les usages seront différenciés. [...] Comme pour toutes les pratiques sociales, on utilise le langage pour afficher nos affiliations à des groupes de gens, à des communautés culturelles, sociales. [...] Quel genre de société veut-on construire et en quoi le langage y participe ? C’est ce genre de questions qui importe, avant de décider si [nénufar] doit s’écrire avec f ou ph. Mon travail n’est pas d’y répondre, mais d’amener les gens à se poser cette question sur des bases solides et d’avoir les moyens de construire des réponses argumentées, documentées, éclairées. J’ai un avis sur cette question, mais c’est surtout un avis citoyen, pas seulement un avis de linguiste : à une question politique, il faut des réponses politiques. L’orthographe est une question politique. »

Ainsi, on comprend mieux l’importance d’un tel débat, et ce, tous horizons confondus dans la sphère médiatique française actuelle.

Et ailleurs ?


La France n’est pas le seul pays à se questionner sur le langage inclusif mais le seul à autant connaître autant d’opposition et de commentaires officiels.
Au Québec, l’Office Québécois de la langue française promeut le langage inclusif, qu’il appelle plus communément le langage épicène. C’est un organe officiel qui s’est emparé de l’égalité femme – homme dans le langage. Il met même à disposition de ses citoyens, depuis 2002, une banque linguistique afin d’aider à l’écriture inclusive.
En Suisse, le terme épicène est employé pour caractériser ce langage, tout comme au Québec. C’est également l’état qui prend en main le langage épicène. La Chancellerie fédérale et ce dès 2000 produit un Guide de formulation non sexiste des textes administratifs et législatifs de la Confédération. Les cantons produisent même des recommandations à l’emploi du langage épicène.
En Belgique, le Gouvernement belge, la Fédération Wallonie-Bruxelles et le Conseil supérieur de la Communauté française de Belgique et même l’Université catholique de Louvain publient des guides de féminisation des noms de métiers, fonctions, grades et titres.
Et sinon récemment, le logiciel Microsoft Word depuis sa dernière mise à jour rend possible un ciblage des langages genrés rejetant et stéréotypant.

Finissons sur une suggestion plus pédagogique


Il est aussi possible de proposer à toutes ses questions sur l’apprentissage d’un langage inclusif une solution qui pourrait plaire à une partie de toutes ses personnes : commencer par l’enseignement d’un langage neutre dès les petites classes. Et une fois que les enfants ont la maturité nécessaire, aborder l’écriture inclusive.

Chloé Brocheton & Meyssa Dia

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